L'essai sur l'oeuvre d'art
Modèle de traduction, De Greco ou le secret de Tolède par Maurice Barrès, éd. Complexe, Bruxelles 1988.
Ma première visite au Greco
Si j'essaie de me rappeler ma première visite au Greco, j'y trouve emmêlé le souvenir de mon premier soir dans les rues de Tolède. J'étais sorti au hasard, après mon repas, et le long des hauts murs qui s'enfoncent dans un ciel sans étoiles, je suivais l'étroit ruban dallé. Je cotoyais d'immenses couvents et de lourds palais, grillés, écussonnés, dont la mauvaise fortune n'a pas abattu l'orgueil. La nuit ranime autour d'eux toute leur vie passée, devenue belle comme un songe. Un peuple d'images délaissées, m'attendait au retrait de chaque portail. Dès ce premier soir, elles se sont jetées sur moi, comme la misère sur le pauvre monde, et depuis vingt années je les nourris d'un sang étranger. Je ne m'en plains pas; elles m'ont en retour servi dans tous mes plaisirs...
Quel silence régnait, ce soir-là, dans les ruelles obscures de cette montueuse Tolède! Au pied des murailles, les grillons chantaient; plus haut, d'imprévues chauves-souris voltigeaient. Vers les onze heures et demie, j'entendis une musique que j'essayai de joindre à travers ce dédale, et soudain je tombai dans une rue plus large, sur une danse en plein air.
Des valseurs tournaient, mal éclairés. C'était une Tolède populaire et de tous les âges. Des petites filles enlacées, gravement, marqaient les mesures avec des grâces de revenantes. Et rapide, comme nous le sommes dans un pays pour lequel notre curiosité este neuve, je croyais voir, faisant le cercle, les héros de Goya, de Velasquez, de Cervantès et de Calderon qui représentent aux yeux d'un novice toute l'Espagne... Cependant, je n'éprouvais pas un plaisir décidé. Ces cuivres, ces fracas vulgaires s'accordaient trop mal avec le décor.
Soudain la musique cessa, les danseurs poussèrent de long cris gutturaux, on éteignit les lumières, et vivement sur ces ruelles escarpées la compagnie se dissipa. Alors une chanson s'éleva dans la nuit. C'était une strophe, un chant de solitude, quatre vers pleins et poignants, une goutte de miel qui déborde du coeur.
Le lendemain, à Santo Tomé, son écho se relia dans mon âme aux images nerveuses et tristes que me présentait la toile fameuse du Greco, L'Enterrement du comte d'Orgaz.
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